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Archives » Journée du Patrimoine (20 septembre 2009)

Dimanche 20 septembre, la commune a rendu hommage à deux couples d’instituteurs courlonnais.

Émile et Léa Mauny prennent leurs fonctions d’instituteurs à l’école de Courlon à la rentrée 1911 (ils y resteront jusqu’en 1930). Émile a 37 ans quand la guerre éclate au mois d’août 1914 ; mobilisé, il quitte le village le 5 août et va vivre la totalité du conflit plus de quatre années durant. En son absence, Léa aura la charge d’assurer la classe, le travail du secrétariat de la mairie, et d’élever leur fils, Roger.

C’est à la rentrée 1936 que le jeune instituteur René Hernoux, âgé de 23 ans, et son épouse Andrée, font connaissance avec Courlon (René y enseignera jusqu’en 1968). Mobilisé en 1939, il fera partie des 1 800 000 soldats faits prisonniers durant la campagne de France, entre mai et juin 1940. Le 31 mai 1940, il part en captivité en Autriche où il participe à la construction d’une voie ferrée. Puis ce sont les travaux des champs dans une ferme où il demeurera jusqu’à la fin de la guerre. Il rentrera à Courlon le 31 mai 1945, près de six ans après son départ. Là encore, c’est son épouse, Andrée, qui géra le quotidien scolaire et administratif du village, tout en veillant à l’éducation de leur fillette, Renée. Et cela, en des temps qui ne furent pas les plus sereins de notre histoire.

Mais dans l’ombre d’Émile Mauny (1877-1946) et de René Hernoux (1913-2001), ce sont également leurs femmes, Léa et Andrée, qui ont été honorées. Deux épouses, deux mères, et deux institutrices en charge du secrétariat de la mairie. Durant plus de quatre ans, Léa a courageusement dissimulé son angoisse de voir les gendarmes apporter LA nouvelle tant redoutée. Et durant cinq ans, Andrée a contenu comme elle a pu une interminable attente, dans un Courlon en proie à l’occupation. Au pied de la mairie et de  » leur école « , une plaque a été dévoilée en présence de leurs petits-enfants, des élus et des Courlonnais, émus.

A l’issue de cette cérémonie, Aline, Hélène, Claude, Claudette et Alice, costumées en lavandières, ont conduit les Courlonnais au lavoir où elles ont lavé leur linge en public, à grand renfort de cancans… Un exposé, fort documenté, de Jean-Pierre Vulcain a retenu l’attention de l’assistance, curieuse de découvrir le trafic des coches d’eau, halés par des hommes et des chevaux, la construction du canal, du barrage et du lavoir.

L’après-midi, en l’église St loup, c’est avec maestria, et en présence d’un public venu nombreux, que Xavier Givelet (piano), Martine Leroy (soprano) et Odile Givelet (violoncelle) ont interprété le Cœur d’amour épris, une suite écrite par Guy Printemps, à l’occasion du 600e anniversaire de la naissance du Roi René, personnage historique, aux titres multiples (« Roi de Jérusalem, d’Aragon, de Naples, des Deux-Siciles, de Valence, de Majorque, de Sardaigne et de Corse, duc d’Anjou, de Bar et de Lorraine, comte de Barcelone et de Provence »)… Mais c’est l’homme de l’art que Guy Printemps s’est attaché à approcher ; en effet, René d’Anjou maniait aussi bien le crayon pour dessiner, la plume pour écrire, que les armes avec art dans les tournois. Ce fut aussi un grand amoureux.

« Le livre du cœur d’amour épris, qui a servi de base à mon inspiration, précise Guy Printemps, manifeste ces qualités. C’est, par une alternance de textes en prose et de poèmes, une ode virile à l’amour. Ce livre plein de charme et d’intérêt met en scène des personnages intérieurs, et fait en quelque sorte de l’amant un puzzle de différentes facettes : le Cœur, Désir, Douce Merci, Danger, Courroux, etc. Il y a là une vision morcelée de l’être qui n’est pas sans préfigurer certaines techniques de la psychologie moderne. Au total de ce puzzle, il y a l’homme de la fin du Moyen-Âge, de la Pré-Renaissance, celui qui – sans l’avouer jamais complètement – s’identifie le plus souvent avec le Cœur. Mon regard d’artiste est parti de là et c’est ainsi que – avec une écriture d’aujourd’hui – j’ai choisi de rendre hommage à ce cœur d’homme. »

Extraits du discours de Jean-Jacques Percheminier :

Mes chers amis, je veux d’abord vous présenter les excuses de Madame Forspagnac, Inspectrice de l’Éducation Nationale de la Circonscription de Sens 1 dont nous dépendons, qui regrette sincèrement de ne pouvoir se joindre à nous.

Nous sommes réunis sur cette place, devant la Mairie, à deux pas de l’école pour une circonstance toute particulière. Il s’agit en effet de rendre hommage à deux couples d’instituteurs qui exerçaient ici, à Courlon, alors que les deux conflits majeurs du 20e siècle se profilaient, avec leurs flots de larmes et de sang.

Léa et Émile, Andrée et René ont incarné par leur présence, par leurs actes, par les graines qu’ils ont semées, les traces qu’ils ont laissées, la lettre et l’esprit même de l’école de la République qui m’est si chère et qui peut-être, mais je veux croire l’inverse, s’éloigne ou s’amenuise peu à peu. Ils se sont placés dans le sillage de Victor Guimard, l’un de leurs prédécesseurs qui marque encore la postérité. Ils ont traduit dans les faits, ces mots que Jules Ferry adressait en 1883 aux instituteurs de France : « Il dépend de vous, j’en ai la certitude de hâter par votre manière d’agir le moment où cet enseignement sera partout, non pas seulement accepté, mais apprécié, honoré, aimé comme il mérite de l’être ».

Chers amis, il y eut bien sûr dans cette école, comme dans toutes les écoles, d’autres enseignants tout aussi remarquables. Des noms sonnent à notre mémoire. Pas question de les oublier, d’en réduire la portée : ils battent encore dans le cœur de celles et ceux qui les ont approchés. Mais la place d’Émile et Léa, de René et Andrée est singulière et, surtout, admirable.

La municipalité de Courlon-sur-Yonne est heureuse, en cette Journée du Patrimoine 2009, avec Lydia, petite fille d’Andrée et de René, avec Michel, petit fils de Léa et Émile, d’apposer sur leurs noms le vernis qu’ils méritent.

Discours de Lydia, petite-fille de René et Andrée Hernoux :

Je tiens tout d’abord, et mes frères se joignent à moi, à remercier tous les habitants de Courlon pour l’hommage rendu ce jour à nos grands-parents. Je n’ai certainement pas les mêmes souvenirs que vous tous, car je vais parler de mon grand-père, de ma grand-mère et vous, vous avez connu pour certains des amis, pour d’autres un instituteur, un secrétaire de mairie circulant sur une mobylette grise avec cagette à l’arrière et fumant la pipe, une institutrice, tous deux pleinement dévoués à leur vocation quelles que soient les circonstances.

Le premier souvenir, c’est bien sûr les vacances scolaires que nous passions en grande partie chez eux. Nous jouions avec les cuves de bois fabriqués par Pépère, nous nous régalions avec les confitures de Mémère. Les sapins de Noël, richement garnis tant sur leurs branches qu’à leur pied, nous étions toujours très gâtés. Ah ! J’en ai encore les yeux qui papillonnent. Un événement majeur revenait chaque année et reste un souvenir fort : le 14 juillet ! avec sa retraite aux flambeaux dans les rues du village (j’en ai brulé des lampions et ça faisait pester Pépère !!!) et les jeux sur cette même place, la course en sac, ou la course avec un œuf posé dans une cuillère tenue dans la bouche ! exercice oh combien périlleux ! Je suis sûre que certains parmi vous s’en souviennent aussi.

Mais c’étaient aussi des vacances enseignantes, non pas que nous faisions des devoirs, mais chaque promenade, chaque sortie étaient l’occasion de nous faire découvrir le nom d’un arbre, de reconnaitre une feuille, apprendre à regarder, à observer, ça, c’était la spécialité de Mémère, si douce, si patiente. Pas de vacances sans que Pépère, débordant d’énergie, nous emmène voir des avions ou visiter une région, un autre pays. Ils ont fortement contribué à notre éducation, notre curiosité, notre épanouissement.

Mais Pépère et Mémère, c’est aussi un accompagnement, un soutien dans les moments difficiles malgré leur propre douleur. Ils ont toujours été là, discrets, mais présents à chaque étape de notre vie, dans notre construction. Je m’arrêterai là, car les mots ne peuvent pas tout traduire et certainement pas l’émotion, cela est du domaine du cœur et c’est là que sont mes grands-parents.

Discours de Michel, petit-fils de Léa et Emile Mauny :

Mes chers amis,

En préalable à mon intervention, je ferai référence à l’anecdote suivante :

La dernière fois que la parole fut donnée à mon grand-père Émile Mauny devant une assistance courlonnaise remonte à 72 ans ! Ce fut le 25 juillet 1937 sur l’invitation du maire Charles Mazière à l’occasion de la distribution des prix de l’année scolaire 1936-1937. Le premiers mots d’Émile furent ceux-ci. Une vieille tradition veut qu’en France, toute distribution de Prix ait son Président. Oh, la fonction n’est pas très pénible ! Mais il me revient en mémoire que, dans mon enfance nous pensions, mes camarades et moi, qu’il était absolument nécessaire, pour qu’elle soit bien remplie, que le Monsieur ait des cheveux blancs et qu’il soit en tant soit peu bavard. (…)

Il poursuivait un peu plus loin : (…) pour les cheveux blancs, je ne crains par la concurrence ! Quand au bavardage, ma foi, je vais faire de mon mieux pour l’écourter (…) Bien que les circonstances soient tout autres aujourd’hui je ferai totalement miennes, à 72 ans de distance, ces deux dernières affirmations !

Je ne vous le cacherai pas, mon émotion fut très profonde lorsque Monsieur Jean-Jacques Percheminier m’informa de la tenue de la cérémonie à laquelle nous assistons aujourd’hui. Je l’en remercie bien vivement, lui-même ainsi que chacun des membres du conseil municipal. Je perçois dans l’hommage public qui est ainsi rendu à deux couples marquants de la vie courlonnaise une juste reconnaissance de leur courage, de leur application sans faille à leur beau et noble métier et plus particulièrement à la manifestation du plus pur sens du devoir dans des périodes de grande adversité.

Il est à noter que Émile et Léa Mauny, non seulement connaissaient très bien René et Andrée Hernoux mais, dans le discours de distribution des prix déjà cité à l’instant, Émile y fait une allusion très appuyée. Les circonstances qui nous réunissent aujourd’hui lui donnent une pleine actualité et m’incitent à vous la rapporter ici :

– Je sais que les maîtres distingués qui dirigent vos classes, Madame et Monsieur Hernoux (…) ont, au cours de l’année scolaire et chacun dans on milieu, étudié les caractères, prodigué les conseils, encouragé les efforts, stimulé les bonnes volontés, tenté de faire au-delà du possible pour que leurs élèves deviennent des écoliers parfaits. Et cela non seulement au moyen de leçons communes et dans les seules limites des programmes officiels, mais encore et surtout à tout instant, par observations individuelles précises, faites à point nommé, car n’oublions pas que chaque enfant, si jeune qu’il soit, à déjà sa personnalité propre, souvent même nettement marquée, qu’il faut savoir prendre de la bonne manière et au bon moment. (…)

Je ne vous infligerai pas une biographie d’Émile et de Léa. (Je me suis engagé à la brièveté !) Je me bornerai à rappeler quelques traits marquants de leur personnalité. Émile, était un agnostique. Il ne cessera d’accorder la préséance à la Raison devant toute autre considération mystique ou religieuse. Néanmoins il sut prendre des libertés avec son propre camp soulignant la valeur de la tolérance et l’acceptation de la différence. Un autre de ses traits de caractère est celui d’une certaine dualité. Il oscille sans cesse entre la froide rigueur de l’enseignant très perfectionniste et la tendresse de ses sentiments à l’égard de ses proches, allant jusqu’à une sorte de paternalisme affectueux envers ses élèves. Une certaine pudeur l’incite ne pas révéler au premier abord cet aspect humain de son caractère. Il aurait sans doute ressenti cela comme un aveu de faiblesse.

Léa était une enseignante particulièrement brillante, une épouse très attentionnée et une mère aimante. Ses opinions politiques et philosophiques furent très vraisemblablement les mêmes que celles de son mari. Cependant, c’est plutôt sur le plan du caractère que les deux époux affichent des différences. Léa est beaucoup plus encline à l’indulgence. Elle est prête à s’ériger en avocate lorsque son fils (et élève) Roger aura encouru les foudres paternelles. Le travail ne lui fait pas peur. Avec beaucoup de courage elle remplacera Émile, se portant volontaire pour prendre en charge les garçons de la classe de son mari au front en plus de ses propres filles. Elle le supplée également en s’investissant totalement dans les tâches du secrétariat de mairie, domaine qu’elle connaît moins bien que son métier d’enseignante, ce qui exige d’elle de solliciter bien souvent les conseils de son mari dans des domaines qui ne lui sont pas familiers. Ne ménageant pas sa peine, elle s’implique sans compter dans les actions en faveur des soldats du front, y associant ses plus grandes élèves, en organisant des ouvroirs.

Émile, comme Léa sont restés toujours très attachés au souvenir de leur vie courlonnaise et aux liens affectifs qu’il contractèrent avec les familles de Courlon. Les noms qui reviennent le plus souvent sous leur plume sont ceux des familles Mazière, Moret, Coutan, Dauvergne, Boucher, Aublet, Charpentier, Norblin, Morgalet, Guimard, Graillot, Cheneau, Mulot, Lamy, Roblot, Christen, Corberon, Vulcain, Acier et bien d’autres qu’il serait, bien sûr, trop long de nommer.

Le choix qui a été fait de réunir en un même hommage Émile et Léa Mauny et René et Andrée Hernoux est plein d’une grande charge symbolique. Ces deux couples vécurent chacun de leur manière les deux grands cataclysmes du XXème siècle. Pourtant les rescapés du premier conflit étaient persuadés que leurs très lourds sacrifices vaudraient la paix à leurs successeurs. La « der des der », la mal nommée, ne fut malheureusement pas la dernière. On imagine leur déconvenue lorsqu’ils connurent à nouveau la folie des hommes une génération plus tard. Certains historiens contemporains et pas des moindres, rejettent les expressions de Première et Deuxième guerre mondiale pour y substituer celui de « vase conflit de 30 ans ».

Formulons des vœux pour que ces malheurs ne soient plus autre chose que des souvenirs. Souvenirs douloureux, certes, mais souvenirs pleins de grandeur par le courage de ceux et de celles qui furent les acteurs et les témoins de ces drames humains.

Je renouvelle mes très vifs remerciements à la municipalité de Courlon-sur-Yonne et j’y associe mes deux sœurs Denise et Nicole toutes deux aussi touchées que moi-même par l’émouvante initiative qui nous réunit. A leur grand regret, d’autres contraintes ne leur ont pas permis de se joindre à nous. Elles vous présentent leurs excuses. Je tiens par ailleurs à remercier publiquement Denise qui, en plein accord, et en sa qualité d’aînée de notre fratrie a su me transmettre lors de la rédaction de mon livre « Émile et Léa » , des anecdotes que mon plus jeunes âge ne m’aurait pas permis de toujours percevoir dans la tradition orale de notre famille.

Je vous remercie de votre attention.

Michel Mauny, Courlon-sur-Yonne, 20 septembre 2009.