Le Petit Courlonnais

Le Petit Courlonnais
La gazette municipale

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Historique de la gazette municipale

« Bonjour. Et beau jour à notre première rencontre »
Par ces mots commence le premier numéro de la gazette communale et saisonnière, parue au printemps 1980.
Courlon, dont le maire est alors Roger Rebeyrat, compte parmi ses habitants Jean Monteaux, journaliste, écrivain, critique de disques, auteur de romans et d’ouvrages, relatifs au cirque, dont « Barnum » couronné par l’Académie Française.
C’est sous son impulsion que la gazette voit le jour. Le premier numéro, tiré à 350 exemplaires, compte alors 9 pages blanches ronéotypées sur la Gestetner du presbytère (par l’abbé Potier) et agrafées entre elles ; le papier et l’encre sont payés par la mairie.

Le second numéro, paru à l’été 1980, s’affiche sur papier couleur. On y apprend que 101 Courlonnais « de Courlon » vivent au village, que 33 professions y sont exercées, et que l’on a enregistré une seule naissance en 1974. On y annonce également le passage, pour 1983, du premier TGV…
Côté Histoire, on découvre que les Courlonnais sont Français depuis 1055, année où Henri 1er réunit le comté de Sens à la Bourgogne, que Jeanne d’Arc a pu passer par Courlon en septembre 1429 puisque sa présence est signalée à Serbonnes, Michery et Sergines, et que le thaler, le florin et le groschen sont les monnaies imposées aux Courlonnais sous l’occupation allemande en 1871.

Le troisième numéro ne manque pas d’humour avec le calcul du prix de revient d’un lièvre pour un chasseur courlonnais débutant : le permis : 30 F, les droits 92 F, le timbre fédéral 80 F, le droit d’entrée à la Société de chasse : 100 F, la cotisation annuelle : 250 F, un fusil (prix moyen Manufrance) : 3 450 F, son fourreau : 102 F, 100 cartouches : 1 400 F, la cartouchière : 69 F, le carnier : 89 F, le pantalon : 179 F, la veste : 229 F, la casquette : 54 F, les chaussures : 195 F soit un total de 6 439 F. Pour ce prix-là on a droit de tirer 5 lièvres dans la saison. Dans le meilleur des cas, la bête aux grandes oreilles revient à 1 287 F !
Et toujours dans ce numéro d’automne 1980, on apprend le passage à Courlon, le 24 juillet 1979, de deux jeunes gens, Xavier et Sophie, poussant leur bébé dans un landeau ; ils demandent asile au maire qui les ravitaille et les loge dans la salle de la rue A. Carré. Le lendemain, ils partent à pied pour Jérusalem ! Le 17 août 1980, soit un an plus tard, le maire reçoit une carte de Xavier et Sophie : « Merci pour l’accueil. Nous voici à Jérusalem, dans la joie, après sept mois de marche en Italie, Grèce et Turquie. La maladie nous a empêchés d’arriver à pied ; nous avons terminé la route en bateau… »

Printemps 1981, la gazette fête ses un an ! Le restaurant « Au bord de l’Yonne« , avec Jacky Aubard aux fourneaux, ouvre ses portes et fait salle comble.
Les Courlonnais retournent aux urnes pour la troisième fois (trois maires en un mandat !). Eté 1981 : la gazette annonce la reprise par Christiane et Gérard Bouyer de l’épicerie de la Grande rue. On dénombre 135 adhérents au tennis. Le rédacteur de la gazette, Jean Monteaux prend la direction du TMS (théâtre municipal de Sens) et les Courlonnais bénéficient de tarifs préférentiels ainsi que de deux places gratuites à chacun des spectacles…

A la page 5 de la gazette d’automne 1981, on présente le nouveau directeur de l’école et la nouvelle institutrice. Ils sont mariés depuis deux ans, nous apprend la gazette, mais se connaissent depuis le lycée et l’Ecole Normale… Elle, Catherine, aime la musique et joue du piano, lui, Jean-Jacques Percheminier, la lecture ; il dévore des ouvrages d’Histoire, quand ils ne se réduisent pas à l’anecdote, précise t-il, et les ouvrages de philosophie, sans dédaigner pour autant le roman de qualité. A l’hiver 1981, apparaît dans la gazette, le premier mot du Maire. Une Courlonnaise, Régine Idez, reprend la charcuterie avec son mari Noël ; l’hôtel restaurant  » Le Relais  » change de propriétaire.

A l’été 1982, la gazette s’enrichit d’une page couverture, dessinée par Jean-Louis Trovo, un neveu parisien d’une Courlonnaise, Mme Briois. En page 9, un article amusant relate que, sur les 180 vaches laitières que comptait Courlon en 1939, il ne reste plus que  » Ciboulette  » chez M. Savourat, et 9 vaches chez M. Dejaune, parmi lesquelles « Muguette, Coquette, Franchette et Nanette… ». Il n’y en a plus aucune aujourd’hui.

A l’hiver 1982, Jean Monteaux, pris par ses activités au TMS, ne peut plus s’occuper pleinement de la rédaction de la gazette. Un appel à rédacteur est lancé. En attendant, on meuble les pages comme on peut : un article sur les cloches au printemps 1983, la mort d’un cygne à l’été, une recette de cuisine à l’automne, des poèmes et des fiches sur les plantes médicinales… On renouvelle désespérément l’appel à rédacteur. En vain. Le numéro d’hiver 1983 sonne l’heure de la retraite pour M. et Mme Larchevêque, la droguerie de la rue Maria Lamy, ouverte en 1952. Mais il y a un repreneur, Claude Bronique.

L’espoir de voir s’installer un pharmacien s’envole avec les feuilles de la gazette de l’automne 1984 et le numéro d’hiver nous fait part du décès de Mélina Bouland qui recevra, avec son mari René, à titre posthume en 2008, la Médaille des Justes pour avoir caché et élevé Henri Golub, un petit enfant juif durant la Seconde Guerre mondiale. La non-installation de la pharmacie au village alimente la gazette du printemps 1985.

Pas de numéro à l’été 1985 mais à l’automne, un  » Petit Courlonnais  » sorti de chez un vrai imprimeur : l’Imprimerie coopérative Chevillon à Sens. On y apprend le remplacement de Mme Bonjour par Mme Charrier au poste de secrétaire de mairie, et on y lit, dans la rubrique archives, un article intitulé  » Les bouches inutiles  » relatant qu’entre le 5 et le 20 octobre 1914, arrivent à Courlon trente-cinq réfugiés belges et français déclarés, dans le  » Journal Officiel « ,  » bouches inutiles « . D’autres suivent. Courlon leur donne de quoi dormir, boire et manger. Dans des carnets, retrouvés à la mairie, Mme Mazière, la femme du maire, note, au 13 octobre 1914 : quarante-sept convives au déjeuner (soupe, légumes, compote) ; quarante-deux au souper (boeuf-mode et pommes). En 1918, à l’Armistice, c’est le retour au pays des réfugiés, à demi-tarif en 3e classe ; neuf mois plus tard, en 1919, le préfet de l’Yonne adresse une demande aux compagnies PLM et Est pour rapatrier la dernière famille restée à Courlon.

A l’hiver 1985, la gazette affiche une vue du village. Une première ! Le Bureau d’Aide sociale offre une caravane à un Courlonnais logé dans une cabane de chantier. Heureuse initiative car cet hiver-là les températures descendront à -23 C° ! Le numéro du printemps 1986 annonce l’arrivée de l’informatique au village avec  » un grand ordinateur central relié à six micros-ordinateurs… » (à l’époque, le plus important matériel de tout le canton !) ; celui de l’été se fait l’écho de l’inauguration du Caravaning des Sources (dans l’Ilot) et du départ d’Henri et Fernande Fougères qui ont tenu la boucherie de la Grande rue depuis 1953.

Le numéro d’automne 1986 nous apprend le décès d’une figure de Courlon, Roger Durchon, personnage atypique, excessif et attachant, brûlé vif dans sa caravane. M. et Mme Chambras reprennent la droguerie de la rue Maria Lamy, et l’entreprise « Pavillons Beauvillesse » s’installe au village.

Pour leur plaisir et leur consommation personnelle, ils sont encore une poignée de Courlonnais à faire les vendanges en ce mois de septembre 1986 qui est une année à raisins… . La gazette de l’hiver nous apprend l’installation de Jean-Claude Dromer, en tant que menuisier, au 5 de la rue A. Côme. Menuisier en sièges de spectacles, ce n’est pas courant ! Il a participé, entre autres, à la fabrication de 500 fauteuils pour la Comédie Française, et travaillé pour la célèbre firme Kinnette-International qui a fourni 2 000 fauteuils à l’Opéra Bastille. Son fils Anthony a aujourd’hui repris l’entreprise. Le numéro de l’été 1987 fait état du projet d’installation d’une micro-centrale hydro électrique à la hauteur du barrage, et de l’aménagement du Caravaning des Sources.

A l’automne, Bernard Griveau (90 ans), le dernier Poilu vivant à Courlon, reçoit la Médaille militaire, 70 ans après s’être illustré comme agent de liaison en 1917 au Chemin des Dames ! Le 7 décembre Courlon perd sa presque centenaire, Claire Mugnier (98 ans), qui résidait rue A. Gromard, là même où elle avait raconté sa vie au Petit Courlonnais. Le futur et actuel rédacteur, Alain Cancel, participe pour la première fois à la rédaction de la gazette de l’hiver 1987 avec un article sur Madeleine Lefranc, nourrice au village depuis 1923, et un conte de Noël intitulé « Emma et la baleine blanche« .
Au printemps 1988, le Petit Courlonnais tient en une feuille recto verso. A l’été, on y salue l’arrivée d’un peintre-décorateur, Bernard Lemagne, et d’un nouveau cafetier-buraliste, Hervé Perrousset, mais également le départ de Moïse Aublet, garde-champêtre depuis 1977. A l’hiver, nouvelle postière en la personne de Claude Veracruz, et nouveau garde-champêtre, Dominique Norblin, qui succède à Moïse Aublet ; ce dernier décède quelques mois après avoir été en retraite.
Au printemps 1989 le Petit Courlonnais se résume à nouveau à une feuille recto verso, et annonce l’élection d’Yvon Dauvergne au poste de maire.

Eté 1989 – La gazette prend des couleurs et fait sa révolution en même temps que la municipalité fête le bi-centenaire de la Révolution française, le centenaire de la mairie, l’inauguration de l’école maternelle et de la micro centrale hydro-électrique. Rien de moins. La population participe activement aux manifestations qui seront couvertes par FR3 Bourgogne. Député, sénateur, représentant du préfet, inspecteur d’Académie, ont fait le déplacement. Le discours du maire, Yvon Dauvergne, fait réponse à celui d’Alexandre Bourbon de 1889 ; des Courlonnais, débarqués en voitures et costumes d’époque, nous replongent cent ans en arrière.

Le 24 juin, les enfants des écoles arrêtent le roi et le reconduisent à Paris.

Le 14 juillet sous un soleil de plomb, la Bastille en carton (de 6 m de hauteur) est prise d’assaut par deux cents villageois révolutionnaires, répartis en six cortèges qui arrivent en même temps sur la place de la… Bastille. Têtu, le gouverneur ne veut rien savoir alors les pompiers, munis de deux canons, ouvrent le feu auquel les occupants de la forteresse répondent par un jet nourri d’œufs frais…

Autres nouvelles dans ce Petit Courlonnais dont Alain Cancel devient le rédacteur : les souvenirs de Victor Brissot (né en 1902) qui évoque les oubliettes de l’ancien château (jouxtant la salle des fêtes) avec son puits central dans la salle à manger ; les visites à cheval que rendait le docteur Moret à ses patients de Villethierry, de jour comme de nuit ; son père portant ses tonneaux de  » vin neuf  » chez Mme Sépot (à l’angle de la rue de Bray et de la rue Maria Lamy), ou encore sa mère livrant ses bidons de lait à dos d’âne…

La gazette d’automne 1989 relate la rupture du barrage de Courlon, en 1952, jugée catastrophique par la presse d’alors : « L’accident survenu au barrage de Courlon est une véritable catastrophe qui va stopper tout trafic fluvial entre le nord et le sud de la France. Il peut avoir de graves répercussions sur l’approvisionnement en charbon de la capitale. Coût des travaux : 100 millions de francs« .
Dans un autre domaine : L’école élémentaire de Courlon prend le nom d’Ecole Francis Ponge (1899-1988), poète reconnu, Prix national de la Poésie en 1981, et Prix de la Société des Gens de Lettres en 1985.

Le numéro de l’hiver 89 nous présente la nouvelle (et actuelle) secrétaire de mairie, Aline Deligny. Reçue 7e sur 350 au concours de rédacteur territorial, on y apprend qu’avant de s’installer au village, elle travaillait à la Direction départementale de l’action sanitaire et sociale de Melun où elle avait en charge quelque 600 dossiers.

En couverture de ce numéro, un article sur l’Hôtel des Postes et Télégraphes (la Poste, ainsi appelée lors de sa création en 1889), à l’occasion du centenaire du bâtiment. C’est en 1884 que la commune demande la création d’une Recette des Postes. Le 23 novembre de la même année, la Direction départementale des Postes accepte à condition que la commune s’engage à fournir durant 18 ans un local convenable pour le bon fonctionnement du service et un logement pour le titulaire. Le 31 janvier 1984, Méril Dejaune, vannier de profession, enfourche sa bicyclette et effectue sa première tournée pour 75 F par an.

En juin 1885, le conseil municipal donne son accord pour la création d’un service télégraphique, impliquant l’installation d’une ligne reliant la maison de l’éclusier (point d’arrivée de la ligne télégraphique à Courlon) au domicile de Méril Dejaune, rue A. Côme. Afin d’éviter d’engager des frais, le maire Alexandre Bourbon propose à la femme de l’éclusier le poste de facteur. L’éclusier, auquel on n’a rien demandé, fait savoir qu’il est d’accord en contrepartie d’un salaire supérieur à 75 F ! Le maire refuse. Alors on tire une ligne avec sonnerie au domicile de Méril… A ce moment, la Recette des Postes se trouve encore rue des Bas-Préaux (actuelle rue Maria Lamy) et ce n’est que quatre ans plus tard, en 1889, que l’Hôtel des Postes voit le jour.
Pour fêter cet anniversaire, le club philatélique de Courlon, nouvellement créé sous l’impulsion de Claude Veracruz (receveuse en 1989), émet une carte souvenir.

Dans ce numéro également, un article sur celui qui fut instituteur et secrétaire de mairie de 1936 à 1968, René Hernoux.
« En 1936, confiait-il, devenir instituteur demeurait un moyen rapide d’exercer un métier mais également un moyen avantageux pour l’Etat auquel on rendait dix années de service en échange de la gratuité à l’Ecole Normale ; le mari instituteur, sa femme institutrice, un seul logement de fonction et deux salaires, la formule arrangeait tout le monde… » Sa devise était « un enfant sortant du primaire doit savoir lire, écrire et compter » ; et René Hernoux a pu compter sur les doigts d’une seule main, les échecs de ses élèves au certificat d’études en trente-deux ans de carrière !
De son logement de fonction situé dans l’aile gauche de la mairie, à sa classe d’école en passant par le secrétariat de la mairie, ainsi se débuta la vie triangulaire du jeune instituteur de 23 ans : lever 5 heures, les affaires de la commune et de son maire d’alors, Charles Mazière, jusqu’à 8 heures puis préparation des devoirs ; 8 h 45 : les premiers cris dans la cour, 9 heures : en rang et en silence rentraient les enfants. A midi, un rapide déjeuner pour assurer la permanence mairie-public de 13 heures à 14 heures puis la classe jusqu’à 17 heures. Correction des devoirs, souper et à nouveau la mairie, parfois jusqu’à 11 heures. L’effectif scolaire se situait entre 20 et 40 élèves selon les crus ! « Ce n’est rien, disait-il en plaisantant, Victor Guimard, au début du siècle, a eu jusqu’à 80 élèves du CP au certificat d’études !« . Fait prisonnier en 1940, René Hernoux demeura cinq ans captif en Autriche où il participa à la construction d’une voie ferrée et fut employé aux travaux des champs. De retour au village le 31 mai 1945, il reprit son poste le 15 juin…
En retraite non loin de « son » école, dans la maison à l’angle de la rue qui conduit au cimetière, il pratiquait ses deux passions : le jardinage et la photographie dans son laboratoire au sous-sol. Lors des nombreuses visites que lui rendait le rédacteur du Petit Courlonnais, René Hernoux se plaisait à évoquer, non sans une certaine nostalgie, son métier d’instituteur au village. « Rédaction, calcul, histoire, géographie, instruction civique, récitation, sciences naturelles, couture pour les filles, dessin pour les garçons, et pour tous : une dictée par jour. C’était la formule qui menait à Sergines où se passait le certificat d’études« .

La remise des prix avait lieu en alternance chez Lafabrègue (actuellement Le Relais), au café Paul Simard (4 rue de la Vieille Ville), et au café Au bord de l’Yonne, ce qui n’allait pas sans poser quelques problèmes d’organisation. On finit donc par louer une rotonde que l’on montait sur la place de la Mairie, mais lors de la remise des prix le 26 juin 1967, une mini tornade souleva les bâches ; les plus costauds s’accrochèrent aux poteaux ce qui limita les dégâts, et l’on ne dénombra que des blessés légers. Suite à cette péripétie, le conseil municipal décida d’acquérir la grange de M. Jeslin et c’est ainsi que Courlon fut l’un des premiers villages à disposer d’une salle des fêtes.

Nombre de ses anciens élèves aimaient à raconter des anecdotes à propos du maître.
Le porte-plume
« J’avais douze ans, se souvenait Maurice Savourat, lorsqu’il a débuté à l’école de Courlon. En 1936, filles et garçons ne cohabitaient pas encore, ce n’est qu’en 1937 que la mixité scolaire a été instaurée mais Monsieur Hernoux avait tout de même pris soin de mettre les filles d’un côté et les garçons de l’autre… Il pouvait se mettre en colère quand l’un de nous persistait dans l’ignorance. Tel le jour où, excédé par le comportement d’un camarade, livres, cahiers, et trousse de ce dernier volèrent en tous sens, tant et si bien que le porte-plume alla se planter droit dans le tableau ! Il était recommandé de ne pas rigoler à ce moment-là…« 

Le thermomètre et le violon
Jean-Pierre Vulcain, en 1946, se rappelle des froids matins d’hiver où le thermomètre dans la cour affichait des températures négatives.
« Le jeu consistait, durant la récré, et à l’insu de Monsieur Hernoux, à réchauffer le réservoir de mercure avec notre haleine. On parvenait à faire grimper la température de 10 degrés ! Comme il avait l’habitude de jeter un œil sur le thermomètre avant de rentrer en classe, l’effet était garanti… Il esquissait un vague sourire accompagné d’un petit haussement d’épaule et nous donnait l’ordre d’avancer. En silence.« 
« Nous avions un cours de chant et, pour chercher le « la », Monsieur Hernoux utilisait un violon qui n’était pas toujours bien accordé. Tout en s’évertuant à trouver la note, il grimaçait légèrement sans s’en rendre compte ce qui ne manquait pas de nous faire sourire en catimini. Un jour, où il ne parvenait pas à trouver le « la », agacé par nos sourires, il frappa si fortement son bureau avec l’archet, que celui-ci se brisa net…« 
« Nous avions cours le samedi mais, ce jour là on avait cinéma-géographie. Le projecteur mis en route, on voyageait dans le monde entier après quoi venait le côté récréatif avec la projection de Charlot chez le masseur ou Laurel et Hardy au casino. C’était chouette.« 

Le lancer du poids
« Monsieur Hernoux avait conduit en Traction, Robert Boyer, Rudolph Beltrametti et moi-même, conte Daniel Nallet, à Sergines où se déroulait le Brevet Sportif Populaire. C’était en juin 49. Nous passons nos différentes épreuves sportives sur la place (où se trouvait anciennement la gendarmerie) quand soudain, Rudolph, solide gaillard, lance le poids. Les têtes se lèvent pour suivre la trajectoire du poids qui se perd dans le feuillage d’un tilleul. Perplexe, Monsieur Hernoux s’avance sous l’arbre, scrute et ne voit rien. Plus de doute, le poids est passé par dessus le mur de la gendarmerie. Décontenancé, l’instituteur envisage le pire mais, fort heureusement il n’en est rien… On n’avait jamais vu un gamin de 14 ans lancer le poids aussi haut et aussi loin ! Rudolph a obtenu son Brevet Sportif avec mention « dangereux »…« 


Bernard Logez :
« C’est le hasard M’sieur ! »

Le chapeau et le hasard
Plus près de nous, dans les années 60, Norbert Lafolie se souvient d’avoir mis le chapeau de Monsieur Hernoux quelques secondes sur sa tête pour amuser la galerie.
« Il écrivait au tableau, il ne pouvait pas me voir mais à croire qu’il avait des yeux dans le dos ! Il se retourne brusquement et me dit : « Il te plaît tant que ça mon chapeau ? » Et je me suis retrouvé pendant deux jours à chaque récré, à marcher en rond autour des arbres avec le chapeau sur la tête. Tous les autres riaient. Pas moi ! »
« Monsieur Hernoux déposait chaque matin sur son bureau, des fiches de couleurs différentes sur lesquelles étaient inscrits les exercices pour la journée. Bernard Logez avait recopié furtivement les résultats des opérations, profitant d’un moment d’absence du maître. La matinée se passe avec exercices de calcul et correction des copies. « Logez, viens voir ici… Comment se fait-il qu’avec des opérations fausses tu aies des résultats justes ? » Embarrassé, Bernard réfléchit à ce qu’il va bien pouvoir répondre et, de sa voix rieuse dit : « C’est le hasard M’sieur ! » Et paf ! Il reçut une taloche tout en s’entendant dire : « Et celle-là c’est le hasard ? »

Et puis, à l’été 2001 le drame se produisit : une chute mortelle dans l’escalier menant au sous-sol de sa maison. La fin d’une vie entâchée par la disparition prématurée de sa fille unique en 1976 puis de son épouse, quatre ans plus tard.
Reste la Traction Citroën, le Solex, le chapeau, la pipe et la grosse boîte d’allumettes. Les cahiers de compos à l’encre verte, l’estrade à cirer, les spectacles de fin d’année et la remise des prix… Autant de souvenirs gravés dans la mémoire de deux générations, des souvenirs enfermés dans le coffre à bois, là, sous la fenêtre de sa classe d’où ne parviennent toujours pas à se dissiper les effluves du passé. Par une chaude journée du mois de juin, un sobre et émouvant hommage fut rendu par Jean-Jacques Percheminier dans la cour même de l’école, en présence d’une soixantaine de personnes parmi laquelle des élèves du maître, rassemblés sur les lieux de leur enfance, à l’ombre des tilleuls.

Au printemps 1990, la gazette salue l’arrivée de Saïd et Valérie (Proximarché) installés à l’automne 89 au village. On y apprend que Saïd, plombier de formation, est un champion de boxe française, et que Valérie, après un BTS agricole, a travaillé chez un vétérinaire ; la  » boxe  » du commerce (…) les a conduits à Courlon où ils sont toujours, 19 ans plus tard…

Le projet d’exploitation de 35 ha de carrières par l’entreprise GSM devient réalité avec l’accord donné par le conseil municipal le 24 janvier 1990 ; elles seront situées derrière le terrain de football, en parallèle du chemin de halage, en direction de Serbonnes. Le cahier des charges stipule qu’à l’issue des dix années d’exploitation (et dix années de taxe professionnelle…), GSM rétrocèdera 10 ha à la commune dont un plan d’eau de 5 ha environ, comportant une plage de 40 m et un débarcadère pour planches à voile et bateaux, le tout taluté à 30° et engazonné. Le chemin de halage sera entièrement refait.
Le concassage des matériaux se fera à la Grande Paroisse, et l’évacuation des matériaux par un chemin à travers champs, reliant le chantier au CD 23, direction Serbonnes et Pont-sur-Yonne (pas de traverée du village, circulation limitée aux jours ouvrables et aux heures légales de travail, préservant ainsi la quiétude nocturne et de fin de semaine). Mais certains ne l’entendent pas de cette oreille, et une association, l’ADCV (Association pour la défense du cadre de vie et des intérêts des habitants de Courlon-sur-Yonne), va voir le jour et s’opposer à l’exploitation des carrières. A tort ou à raison ?
Chacun pensera ce qu’il veut, si ce n’est qu’aujourd’hui, en 2008, l’exploitation des carrières serait achevée depuis cinq ans et que la commune disposerait de deux plans d’eau avec plage et débarcadère (à l’instar du plan d’eau de Vinneuf, une ancienne gravière classée dans les guides touristiques). Cela fait aussi partie du cadre de vie des habitants. Comme le soulignait Yvon Dauvergne, alors maire, dans son édito de la gazette de l’automne 1990 : « Il nous a semblé plus avantageux, dans l’intérêt de la commune, de négocier dès à présent et de ne pas courir le risque de voir ce projet devenir, à terme, un programme décrété d’utilité publique, où toute négociation deviendrait plus difficile… »
Et de conclure son édito : « La fin du siècle dernier a vu naître les premiers grands chantiers (canal de dérivation, ligne de chemin de fer), plus récemment le tracé du TGV a soulevé bien des polémiques aujourd’hui oubliées, et à présent l’autoroute A5 va traverser la vallée. Que peut-on faire devant les besoins de la nation ? »
L’enquête publique aura bien lieu du 25 mars au 25 avril 1991 mais le projet des carrières capotera le 11 octobre 1991, jour où le conseil municipal décidera d’annuler purement et simplement l’autorisation d’exploitation. Les raisons : des dispositions émanant du ministère de l’Agriculture faisaient obligation de classer en zone protégée, 14.5 ha de parcelles boisées situées dans la zone à exploiter. Le conseil municipal avait donc la possibilité d’autoriser l’exploitation des 21 ha restants, mais cela favorisait les propriétaires de grosses parcelles au détriment des plus petits… On sortait de plusieurs mois de polémiques (avec banderolle et manif place de la mairie !), on préféra ne pas replonger dans des querelles terriennes…

Toujours dans le numéro du printemps 90, une photo de retour de battue au chevreuil sur le territoire de chasse communal. Egalement un rectificatif : Bernard Griveau n’est pas le dernier Poilu vivant au village, il y a Robert Lefranc (91 ans) dit Franc le tailleur (de par sa profession), parti en 1918 dans les Vosges. Robert Lefranc a travaillé comme tailleur coupeur de costumes de luxe chez Rossen, place Vendôme, comme son père. Quant à son grand-père, il était tailleur au 19e siècle rue Maria Lamy, à Courlon.

Eté 1990 – Une nouvelle association voit le jour, l’Animation courlonnaise. Elle propose un cours de gym, la création d’un club de voitures anciennes mais surtout un atelier d’initiation au spectacle avec danse et cours de chant. Et dès la rentrée de septembre, les cours débutent avec une quarantaine d’élèves et un objectif : un super spectacle pour la prochaine Fête de la Musique. En novembre 1990, a lieu la première rencontre du club de voitures anciennes sous la houlette du sympathique et nouveau patron du Charleston : Hervé Perrousset.

Hiver 1990 – La une du journal est consacrée au lavoir de Courlon. Construit aux alentours de 1900 (uniquement le bassin), il fallut attendre 1905 pour qu’il fût couvert. Léon Rousseau, architecte diplômé, écrivait dans son rapport du 8 mars 1904 : « La commune de Courlon a fait établir il y a quelques temps déjà, un lavoir alimenté par les eaux prises en amont de la commune et évacuées à la sortie dans un fossé de décharge aboutissant au bief inférieur. Par mesure d’économie, il n’a été procédé qu’à l’établissement du lavoir, de sa conduite d’amenée et de celle de décharge. Les ressources de la commune étant aujourd’hui suffisantes, le conseil municipal a décidé de faire construire un abri couvert au-dessus de l’établissement du présent projet ».

Ainsi, le 16 septembre 1905, le procès verbal de réception des travaux fut établi. Mais cinq ans après, au mois de janvier 1910, la rivière s’éleva de 4.35 m au-dessus de son niveau normal en l’espace de quatre jours, inondant le lavoir et… Paris. Ce fut la crue du siècle.

Et dans ce numéro d’hiver, on y apprend que la vie associative au village se porte bien puisque les deux nouvelles associations courlonnaises, le Taekwondo et l’Animation courlonnaise, comptent respectivement 115 et 160 adhérents, et l’Amitié courlonnaise 142 !

La dernière page nous offre un souvenir de la confrérie de la Saint-Vincent, fête toujours d’actualité dans le département mais qui a disparu de Courlon dans les années soixante, en même temps que les vignes.

Janvier 1964 – Cette année-là, les membres de la confrérie se rejoignent au Café Simard (l’ancienne auberge au bord de l’eau), après quoi le cortège se forme avec René Roblot au piston et Maurice Talvat (parfois Abel Roscop), au violon. Suit la statuette de Saint-Vincent dans sa petite loge enrubannée, et tout ce beau monde arrive à 11 heures précises à l’église où Mgr Stourm, archevêque de Sens, et l’abbé Potier célèbrent la messe. Puis, celui qui se voit confier Saint-Vincent pour l’année, offre un verre à la confrérie et l’on se retrouve au Relais (l’actuel Relax) pour un sensationnel concours de coinchée. La journée se termine par un bal, donné à la salle du Café Boucher (3, rue de la Vieille Ville), avec les Rock and Boys

Le numéro du printemps 1991 annonçait la première Fête de la musique à Courlon, organisée par l’Animation courlonnaise avec le concours de Radio France Auxerre. Pour une grande fête, ce fut une grande fête durant trois jours. Le vendredi : un récital Brel, Brassens, Ferrat, donné par Starmonie, suivi des Salopettes (avec Myriam Idez) parodiant les Inconnus, puis un conte musical de Grimm, Le Joueur de flûte. Le samedi : un groupe folk californien, Lee et Phêt et un hommage à Gainsbourg par Starmonie. Dès 19 heures toutes les rues du bourg étaient envahies. Le journaliste de l’Yonne Républicaine se plaignit d’avoir dû se garer devant l’Auberge du bord de l’Yonne pour accéder à la Place de la Mairie, noire de monde (environ 2 000 personnes) !
Cinq groupes (sur deux semi-remorques accolés, en guise de scène) se succédèrent au tremplin rock. Dans le même temps à la salle des fêtes, avait lieu un concert de musiques de films avec Jean-Pierre Couleau au piano, suivi d’un véritable bal musette avec Alain Dutreuil et les élèves de l’Ecole d’accordéon. Pour tous les goûts et tous les âges !

Le dimanche à 16 heures, un nombreux public assista au concert Mozart donné par l’orchestre symphonique De Musica, dirigé par Martin Barral dans le cadre du bi-centenaire de la mort d’Amadeus ; La petite musique de nuit, dans sa version intégrale, fit vibrer la nef et le public. Ces trois jours de fête se passèrent sans incident, les cafés firent leur recette de l’année et les nuisances ne furent que sonores.

Le numéro d’été 1990 nous emmène à la plage de Courlon.
La plage ! Elle se trouvait à 1 km environ en aval du barrage ; on y accédait par le chemin, toujours existant, qui longe la fausse rivière, à gauche après la descente du pont du canal en direction de Champigny. C’était un lieu très fréquenté l’été avant-guerre. Le bal de la plage, avec ses deux parquets de danse, attirait foule de danseurs des villages environnants. Il faut dire que l’endroit était rêvé : baignade et glace au chocolat pour le petit frère sous l’œil attentif de maman, tango et limonade pour la grande sœur sous l’œil, non moins attentif, de papa : « Vous permettez, Monsieur, que j’emprunte votre fille… ».
M. Fontaine, le pâtissier de Villeneuve-la-Guyard, vendait glaces et gâteaux ; Paul Simard assurait la location des cabines de plage, la buvette et la restauration, en plus de l’organisation du bal. Un accordéon, une batterie, un chanteur de charme, ainsi passait le dimanche. A l’ombre des peupliers, on oubliait, le temps d’un après-midi, les longues heures passées dans les champs.

Chaque été, on procédait à l’élection de la Reine de la Plage, ce qui ne manquait pas de donner lieu à des différends, vite oubliés. Il fallait ménager les susceptibilités de chacun, et ne pas oublier la fille du conseiller ou de l’adjoint…

Après-guerre et dans les années 50, la plage devint le rendez-vous des campeurs et des caravaniers (pour la plupart des pêcheurs). L’agencement était assez spartiate avec un point d’eau et des toilettes à la turc mais on s’en accommodait. Certains venaient de Paris à bicyclette avec femme et enfant et… remorque ! Puis les campeurs ont progressivement déserté la plage dans les années 70, au profit des ferrailleurs, jusqu’à ce que le Conseil municipal d’alors, en interdise l’accès. Aujourd’hui, la nature a repris ses droits. Seuls subsistent les peupiers sous lesquels on dansait.

Le numéro du printemps 91, nous emmène au bord de l’eau où l’on découvre la maison du passeur, située non loin du lavoir. Cet endroit à toute une histoire.
En 1851, un bac acheté d’occasion, est mis en service pour faire traverser la rivière aux animaux, aux charrettes et aux cultivateurs qui possèdent des terres de culture et des pâtures sur l’autre rive. Le bac est relié à un filin suspendu au-dessus de la rivière, afin qu’il ne dérive pas avec l’effet du courant. Mais en 1870, ce bac est coulé par les Prussiens lors de l’invasion. En 1877, la commune en achète un autre 3 000 francs or, en chêne et en peuplier, long de 12 m et large de 4.70 m.

Avec la construction du pont à péage de Champigny, en 1869, le traffic diminue mais l’engouement pour le pont s’émousse et le trafic du bac reprend (on passe 112 moutons en 1888 et 620 en 1889…). Ce sursaut ne dure pas et la rentabilité s’amenuise pour passer de 500 francs l’an à 180 francs. En 1907, il ne passe plus que 20 voitures ! Le 25 juillet de cette année-là, le maire de Courlon, Charles Mazière, demande sa suppression ; le ministère d’Armand Fallières l’accorde.

Le bac est alors remplacé par un batelet pour piétons. Frédéric Norblin assure les traversées jusqu’en 1918, lui succède Eugène Pertoka lequel fait construire l’Auberge de la Marine. En 1991, son petit-fils, Roger Boyer, évoquait le temps de son grand-père : « On déjeunait avec mon grand-père quand une voix venue de l’autre rive s’écriait : Oh ! passeur… Pour 2 sous l’aller, 3 sous le retour ou 5 sous l’aller-retour, il traversait les piétons. » Un autre Courlonnais, Victor Brissot (dont on a parlé dans les pages précédentes), se souvenait lui aussi du temps où il empruntait le batelet communal pour se rendre à la fête annuelle de La Chapelle, à la Saint-Blaise !
On n’a jamais su précisément quand prit fin le service du batelet (probablement dans les années 30).

La fille d’Eugène Pertoka, Eugénie (Guilhois) reprend le commerce de son père dans les années 1900.

Pierre et Marcelle Simard lui succèdent en 1945. Ils en font un coquet hôtel-restaurant au « confort moderne ». Les villageois, les habitués, viennent « Chez Pierre » pour le petit blanc du matin, et le week-end, les pêcheurs parisiens y prennent pension.

Après 1963, l’Auberge du bord de l’Yonne change de main à plusieurs reprises jusqu’à l’arrivée de Jacky Aubard aux cuisines, en 1981. Le restaurant connaît un vif succès et devient vite un endroit prisé incontournable. Il en sera ainsi durant 17 ans. La reprise de l’auberge par un jeune couple, en 1997, se soldera par la transformation de l’établissement en maison d’habitation en 2000.

A suivre…